"Parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires pour le bonheur, les autres pour la tranquilité du corps, les autres pour la vie même." [Epicure]

jeudi 25 juin 2015

Francophone mais pas Français, comment je vois le "libertinage"

Je suis francophone mais je ne suis pas Français.
 
C'est une distinction importante.

Mon épouse n'est ni l'une ni l'autre, bien qu'elle sait maîtriser la langue française quand ça lui chante. Cette situation me confère un regard plus distant, plus international et européen, sur les choses qui m'entourent. J'ai beaucoup d'ami(e)s français(es) que j'apprécie énormément et les nombreux séjours que j'ai fait dans ce pays m'ont toujours ravi. Néanmoins, il y a une fâcheuse tendance typiquement française qui a le don de m'ennuyer profondément: celle de mettre des mots sur tout, ce besoin d'intellectualiser à outrance et cette nécessité d'enfourner à tout prix le réel dans les compas de la raison et de la philosophie. Il faut trouver une raison à tout, même aux actes les plus basiques de la vie, même aux pulsions les plus instinctives.

Crédits photo: Marc Lagrange


Et pas n'importe quelle raison! Il faut que celle-ci soit Noble, Haute et Profonde; sinon par quelque maléfice, l'acte en lui-même devient bas et vulgaire. C'est l'éternel combat de l'esprit supposé raffiné des Parisiens contre les mentalités supposées primitives des provinces. La France illuminée contre les nations culturellement attardées qui l'entourent. Au même titre que la gastronomie et la littérature, le libertinage devient le nouveau champs de bataille de l'exceptionnalisme à la française.
 
On pratique ainsi le libertinage pour témoigner de l'héritage de la philosophie des Lumières du XVIIIème siècle et on mettrait presque des notes de bas de page aux murs des soirées où l'on s'encanaille pour bien montrer qu'on dispose des bonnes références culturelles pour ce faire. Ou, au contraire, si l'on veut se distinguer de cette pédanterie cultivée, on fera au plus grossier et mécanique possible. On mimera la dernière vidéo de Jacquie & Michel et le parler franchouillard qui va avec. Entre ces deux extrêmes, je crois que je préfère encore ceux et celles qui tentent de donner du sens à ce qu'ils font, même si les références culturelles étendues m'apparaissent souvent superflues, à part pour nourrir l'imaginaire et, pour certain(e)s, avoir l'impression d'être au-dessus des masses.

Crédits photo: Marc Lagrange

Et en écrivant ceci, je me dis que je suis peut-être un peu dur avec mes amis français... Peut-être ont-ils vraiment besoin, pour les plus intelligents d'entre eux, de toutes ces connaissances théoriques et culturelles pour être en mesure de se "lâcher" dans l'instant. D'être présent dans l'intime. Connecté à leur(s) partenaire(s) d'un soir. Peut-être le flot de leurs pensées est tel qu'il doit être canalisé, braqué, sur les références culturelles qui sont les leurs. Un peu à la manière d'un mandala.

D'une part pour trouver quelque cause élevée à un acte que la norme sociale réprouverait ou jugerait ridicule, d'autre part pour éviter que le flux des pensées ne dévie sur des sujets de tracas quotidiens tels le travail ou la politique, ce qui ruinerait irrémédiablement le moment vécu. Peut-être est-ce cela. Ou peut-être est-ce juste une tendance que les Anglophones appellent 'overthinking' et qui pourrait se traduire imparfaitement par l'idée de "trop penser, penser à l'excès, rationaliser à outrance". L'absence d'un terme équivalent et aussi précis en langue française est d'ailleurs peut-être révélateur que cette tendance est encore assez inconsciente chez les Français.
 
Ou peut-être encore mes amis français aiment juste mettre beaucoup de mots sur tout. Et avoir une précision de juriste dans le choix de ceux-ci, ainsi qu'affecter un style Prix Goncourt dans la rédaction du texte. J'ai toujours aimé les mots, moi aussi. Mais les mots sont insuffisants. Le langage est limité. Et le style littéraire n'est d'aucune utilité si son emphase obscurcit plus qu'elle n'éclaire le propos, ce qui est hélas bien trop souvent le cas.

Le problème de bien des textes français est le suivant: le langage devient tellement précis et élaboré qu'il en vient à masquer l'idée qu'il essaye d'exprimer. L'idée retranscrite devient alors précisément inexacte au lieu d'être imprécisement exacte. Le langage, plutôt que d'être une porte vers les idées, devient une barrière à celles-ci.
 
En tant qu'auteur, je suis moi-même limité par le langage. Chez moi, ce dernier ne sera donc pas philosophe ou idéologue, mais bien symbolique et descriptif. Il visera à retranscrire des sensations, des rencontres, des ambiances et des expériences, mais ne sera que rarement dans le monde des idées et des grandes explications intellectuelles. Je tend à être au plus près de la nature des choses, et non dans quelques espaces philosophiquement éthérés.
 
Le "libertinage", "l'échangisme", puisque c'est ainsi que le commun des mortels qualifierait ce dans quoi moi et ma femme nous sommes engagés par la relation ouverte que nous menons, ne représentent rien de plus pour nous que des catégories. Nous faisons ce que nous faisons parce que nous avions envie d'explorer de nouveaux horizons, d'élargir le champ de nos expériences sexuelles et de profiter de ce que la nature avait à nous offrir au-delà des contraintes sociétales. 

Nous n'avons jamais voulu nous revendiquer d'une communauté particulière, faire partie de la moindre rébellion contre la vilaine société coincée. Non. Nous voulions simplement investir le champ des plaisirs offerts par la nature.

Rien de plus. Rien de moins.

2 commentaires:

  1. Je découvre votre blog avec un immense plaisir. J'ai envie de lire, dans la seconde, la totalité des billets! Merci pour ce blog ! Tellement d'idées super, et tellement bien exprimées... je me délecte. Je retourne à ma découverte...

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  2. Merci pour votre commentaire, ravi que votre première impression soit positive, cela me touche beaucoup. Je pense en effet que ce blog n'existerait pas si je n'avais d'abord été inspiré par le vôtre, bien loin de tout ce qui existait jusque-là: ni tutoriels, ni compte-rendus façon boucherie, ni mentalité de catégories... Juste l'expression d'un idéal profond, enrichi de culture et d'un goût unique pour la Vie et ses plaisirs. C'est donc empreint d'un esprit similaire que je me suis lancé dans la rédaction de ce blog. Au plaisir de vous lire,

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