"Parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires pour le bonheur, les autres pour la tranquilité du corps, les autres pour la vie même." [Epicure]

mercredi 26 août 2015

Plaisirs Spatiaux & Paradis Terrestres


On parle beaucoup de sexe dans l’espace ces derniers temps, notamment depuis l’annonce qu’une célèbre plateforme de streaming voulait produire le premier film porno en orbite. Alors oui, ça risque d’être marrant, je vois ça d’ici : on met du Strauss façon 2001: l’Odyssée de l’Espace et on y va ! Les deux partenaires tournent en l’air pendant dix minutes jusqu’à venir s’emboîter l’un dans l’autre, ils tournent alors à deux tout en se donnant des coups de bassin – le tout avec la Valse du Danube Bleu qui résonne de plus belle – ils se mangent une paroi ou l’autre au passage, et puis le mec tente l’éjac’ faciale mais sa semence lui revient en pleine figure du fait de l’apesanteur. Oh oui, ce ne serait sans doute pas un porno très excitant, mais on tiendrait là une excellente comédie !

Trêve de plaisanteries.

Restons sur Terre



Car ce n’est pas de l’espace extraterrestre qu’il est question ici, mais bien de l’espace terrestre, des endroits et des lieux.

Mon épouse et moi-même, plus que d’autres peut-être, sommes particulièrement sensibles aux espaces où nous nous trouvons. C’est ainsi qu’il a fallu plusieurs mois avant que nous jetions notre dévolu sur un appartement à Bruxelles pour nous installer. Situé dans une maison du début du siècle dernier, avec de superbes et larges fenêtres comprenant des vitraux Art Nouveau, l’appartement dispose également d’un balcon avant et d’une terrasse arrière, avec vue sur les jardins environnants, le tout dans un quartier plutôt cossu, calme et vert. Il ne nous en fallait pas plus pour signer le bail.

Dans le choix de nos escapades, aussi, nous sommes sélectifs. Que ce soit pour un weekend, quelques jours, ou encore des vacances complètes, nous prenons le temps de choisir les endroits où nous nous rendons.

Nous cherchons des havres de paix. Des lieux de beauté qui parlent à l’imaginaire, aux sens et à l’intime. Des endroits qui, bien que marqués de la trace de l’Homme, n’ont rien perdu de leur connexion avec l’environnement naturel immédiat, conservant ainsi une touche d’intemporel. Des lieux coupés du monde et du temps, où une simple balade suffit à évoquer mille images, où faire l’amour semble plus que jamais dans l’ordre des choses.

Nous n’avons jamais eu la moindre envie d’aller nous enfermer dans des ghettos à touristes, aussi prestigieux soient-ils.

C’est ainsi que pour le choix de la destination de notre lune de miel, nous avons jeté notre dévolu sur une île perdue au milieu d’un archipel du Pacifique Sud que mon épouse connaissait bien. Un vrai paradis. On se serait cru marcher au milieu d’une carte postale. Sans être complètement sauvage (on y trouve l’un ou l’autre resorts de luxe), l’endroit était quand même désert. À vrai dire, la seule fois où l’on s’est sentis un peu oppressés par la présence d’autres touristes, c’est quand nous sommes allés dîner dans le complexe hôtelier le plus luxueux de l’île. Certes, cet ensemble est sur une petite île séparée de l’île principale et dispose de nombreuses installations, dont des bungalows donnant directement sur le lagon. Mais on y trouvait plus de touristes au mètre-carré que n’importe où ailleurs! Sincèrement, nous étions bien mieux lotis dans cette maison que nous avions louée sur une autre île du lagon pour la fin de notre séjour, où nous avions pratiquement l’entièreté de celle-ci pour nous seuls. Et la population locale… ! Adorable. Ces gens vous saluent même s’ils ne vous connaissent pas lorsque vous les croiser sur la route. Taux de criminalité proche de zéro, parce que pas de problèmes de pauvreté et pas de tradition religieuse intolérante. Les seuls soucis que la Police du coin a à régler sont dus à des ados bourrés qui font des conneries. Rien à voir avec les caraïbes, l’animateur Antoine de Maximy pourra en témoigner…


Alors bien sûr, pour ceux qui recherchent une île où faire la fête en boîte de nuit au bord d’une piscine, ce n’est vraiment pas l’endroit que je recommanderai. Ce n’était en effet pas ce que nous recherchions : Pourquoi une piscine alors qu’on a un splendide lagon à disposition ? (Truc typiquement belge : pas loin de chez mes parents, il y a un château encerclé de quelques larges étangs. Peut-on aller s’y baigner ? Non ! Mais dans la piscine en plein air qui a été bâtie juste à côté, oui. Allez chercher la logique…) Et pourquoi aller faire la fête la nuit quand les jours sont si beaux ? (soleil ininterrompu tout le temps qu’on a été là)

Tout le temps que nous avons été là, nous avons en effet vécu au rythme du soleil, nous levant à l’aurore et nous couchant peu après le crépuscule. Je me souviendrai toute ma vie du premier matin sur cette île. Nous étions arrivés début de soirée la veille, après un voyage de près de quarante heures. La nuit était déjà tombée et nous nous étions mis immédiatement au lit. Nous nous sommes réveillés vers six heures alors que l’aube était déjà haute. Cela comme si le décalage horaire n’avait jamais existé. Je me souviens que, de la fenêtre, je pouvais voir l’eau bleu pur du lagon avec au bout l’île principale déjà illuminée par le soleil qui venait de derrière notre habitation. Je suis descendu sur la plage déserte. C’était comme si nous étions les seuls résidents de l’endroit (il y avait plusieurs bungalows, mais seul le nôtre donnait sur la plage). Un sentiment de paix et de bien-être profond m’a envahi. La magie du lieu imprégnait mon être de tout son effet. J’ai pris deux photos, voulant immortaliser ce moment. Mais les images, rétrospectivement, sont bien peu de choses comparées au merveilleux de l’instant. Néanmoins, je partage celles-ci avec vous :


Nous nous sommes ensuite rendus à un petit restaurant du coin qui ouvrait à sept heures. Là encore, je me souviens que nous étions les premiers clients. Nous nous sommes installés sur une des tables disposées dans le jardin, sous le soleil matinal et entourés de palmiers. Là-bas, nous avons dégusté l’un des meilleurs petits-déjeuners de notre existence, le tout servi avec un excellent café. Peut-être l’impression était-elle surfaite, peut-être était-ce juste le contexte de manger quelque chose qui avait été cuisiné normalement et non réchauffé dans une kitchenette d’avion ? Idem pour le café, peut-être sa qualité était juste due au fait qu’il était servi dans des tasses et non des gobelets de carton immondes ? Je ne sais pas. Qu’elles qu’en soient les causes, mon épouse et moi-même avons conservé un souvenir très fort et vivant de ce premier matin.

Je pourrais conter mille autres moments magiques de ce séjour. Raconter toutes les fois où nous avons fait l’amour, dans le lit aux heures fraîches du matin ou dans les eaux du lagon, à l’abri des regards. Mais il me faudrait dix articles pour ce faire. Cependant, je remarque que je suis resté dans le descriptif jusqu’à présent.

Tâchons d’aller plus loin.

Qu’est-ce qui contribue à la magie d’un lieu ? À faire du simple fait d’y séjourner un plaisir même ? Il y a deux éléments importants selon moi : les caractéristiques du lieu en lui-même et l’attitude que l’on adopte durant le séjour.

Les premières sont liées à l’Espace, la seconde au Temps.

A mes yeux, comme je l’ai déjà écrit, ce qui fait qu’un lieu est unique est le fait que son environnement naturel immédiat a gardé la prédominance. Les constructions humaines ont dû s’adapter à celui-ci, l’épouser, afin de pouvoir vivre en harmonie avec lui. Ce caractère naturel fort contribue fortement au sentiment de coupure avec le monde quotidien, notamment l’environnement urbain où nous sommes habitués à voir la nature domestiquée partout où porte le regard. Les parcs qui parsèment nos villes sont un peu à l’instar des réserves amérindiennes : une tolérance accordée pour voir cet ancien monde survivre dans le cadre que nous lui avons défini. Rien de plus. Cependant, aussi beaux que soient ces parcs, on y étouffe malgré tout la plupart du temps. Ils ne sont qu’un vague simulacre du grand air et des espaces sauvages. L’énergie qui s’en dégage est dix fois en-deçà de ce que peut offrir la moindre forêt de taille raisonnable. Est-ce une certaine conscience écologique qui me pousse à écrire ça ? Pas spécialement.

Mon raisonnement est simple : la nature est vivante, les constructions humaines ne le sont pas. Un endroit où les secondes dominent la première sera toujours moins ressourçant qu’un endroit où c’est l’inverse, où la nature a conservé sa place première et où la marque humaine a dû choisir l’harmonie et non la destruction pour exister. Dans ces endroits, on sent dans l’air une certaine énergie pure, une force tranquille qui, immédiatement, revigore le corps et l’esprit. Cela m’avait particulièrement marqué en Afrique : l’empreinte humaine y étant minime, il y avait dans l’air de ce continent quelque chose de brut, de sauvage et d’indompté. C’en était presque effrayant et à la limite trop pour moi : je m’y sentais comme un intrus. D’où l’importance, à mes yeux, de l’harmonie entre les installations humaines et leur environnement naturel.

 La Toscane, une des plus belles régions d'Europe.

Enfin, je parlais d’attitude lors du séjour. De quoi s’agit-il au juste ? Je vous ai parlé plus haut du fait de vivre au rythme du soleil. Nous l’avons fait lors de notre lune de miel, mais nous l’avions également fait lors d’un séjour en Italie où nous logions en tente aux abords d’une plage de l’Adriatique. Là, nous n’avions pas trop le choix : il n’était plus possible de dormir une fois le soleil levé et bien qu’ayant l’alimentation électrique, l’éclairage artificiel ne permettait que des veillées inconfortables et si l’on pouvait lire, la lecture n’était pas agréable dans ces conditions. C’est donc d’avantage les circonstances, et non une quelconque volonté idéologiquement verte, qui nous ont amenés à vivre ainsi. Les effets bénéfiques n’ont cependant pas tardé à se faire sentir, soit une impression de retour à un rythme originel, en harmonie avec le cycle naturel, où le temps tel qu’on le conçoit n’existe pas.

Vue du camping où nous avions plantés notre tente sur la côte adriatique. Crédits photos: Panoramio

Je pense que je tiens là les deux éléments qui, pour moi, déterminent fortement le plaisir de séjourner dans un lieu : une impression de coupure avec le monde, de par l’Harmonie entre la nature et les constructions humaines, et un sentiment de coupure avec le temps tel qu’on le mesure habituellement. Ce sont ces deux choses qui, pour moi, contribuent à faire d’un lieu un véritable havre de paix où le simple séjour devient un plaisir à lui seul.

Dans son autobiographie, Ma Vie, Jung décrivait quelque chose de similaire pour la retraite qu’il s’était bâtie aux abords du lac supérieur de Zürich. Sa Tour de Bollingen ne comprenait en effet pas la moindre installation électrique, il s’éclairait avec des bougies et lorsqu’il y séjournait, il tâchait de vivre en suivant le rythme solaire. On retrouve ici les deux éléments que je mentionnais : une empreinte humaine minimum et un rythme naturel. Il expliquait :
Nous sommes limités à l'heure et à la minute d'aujourd'hui [...] Ainsi nous restons ignorants, nous ne savons pas si le monde ancestral en nous participe à notre vie avec un plaisir primitif ou si au contraire, il s'en détourne avec dégoût. Notre calme et notre satisfaction intimes dépendent, dans une large mesure, du fait de savoir si la famille historique, que personnifie l'individu, s'accorde ou non avec les conditions éphémères de notre aujourd'hui.
Dans ma tour à Bollingen, on vit comme il y a bien des siècles. Elle durera plus que moi, sa situation et son style évoquent des temps depuis longtemps révolus. Peu de choses y rappellent l'aujourd'hui.
Si un homme du XVIe siècle entrait dans la maison, seules la lampe à pétrole et les allumettes seraient des nouveautés pour lui; de tout le reste il s'accommoderait sans difficulté. Rien n'y vient troubler les morts, ni lumière électrique, ni téléphone.
Entrée de la Tour de Bollingen, aux abords du Lac supérieur de Zürich. Crédits photos: Wikimedia Commons

Est-ce pour autant que nous voudrions tout abandonner pour aller vivre d’amour et d’eau fraîche dans l’une de ces nombreuses communautés alternatives qui fleurissent à nouveau à l’ère post-moderne et dont les fondamentaux sont basés sur ces principes même? Que nenni. Certes, il peut être pénible d’adopter un rythme contraire au cycle naturel en s’imposant un réveil à une heure identique quelle que soit la période de l’année. Certes, l’environnement urbain n’est pas le plus agréable qui soit. Mais c’est aussi en ayant cette routine que, par effet de contraste, nous goûtons pleinement ces moments magiques où nous choisissons de l’interrompre brutalement et de nous en couper.

L’environnement et l’activité humaine demande également à l’esprit de rester vif et alerte, ouvert à de nouvelles idées, toujours en interaction avec les individus qui l’entourent. Plus ceux-ci sont brillants, plus l’interaction l’est également. Ces havres de paix que je décrivais me permettent en effet de me retrouver avec moi-même, dans l’intimité de mon âme, face à une énergie calme et puissante mais de loin supérieure à tout ce que je connais. Cependant, ils ne me permettent que rarement de faire des rencontres époustouflantes avec des individualités brillantes et inspirantes. Ce n’est en effet pas l’objectif. Cela irait même à son encontre.

Le plaisir de rencontrer des gens d’intérêt constituent quelque chose de différent sur lequel je m’attarderai dans un autre article, mais qui nécessite une certaine routine et place dans le monde humain pour être possible.

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