"Parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires pour le bonheur, les autres pour la tranquilité du corps, les autres pour la vie même." [Epicure]

mercredi 2 septembre 2015

Tendresse, Faiblesse?


Il est un détestable cliché dans les productions télévisées et cinématographiques made in USA : celui de l’homme faisant preuve de tendresse envers sa copine uniquement pour pouvoir ensuite la baiser ou bien comme prix à payer après l’avoir baisée. En bref, l’idée véhiculée est que l’homme n’aime pas faire preuve de tendresse et se sert uniquement de celle-ci à des fins manipulatrices. Un cliché conséquent s’applique : l’homme qui fait volontairement preuve de tendresse est perçu comme faible par ses pairs masculins. De ce point de vue, l’homme, le vrai, ne sera tendre qu’à la demande de sa partenaire et jamais parce que lui-même y trouve quelque chose. Car s’il y trouvait quelque chose, ça serait signe qu’il est de nature fragile voire – pire ! – qu’il a des penchants gays!




Nous avons donc ici une vision bien triste d’une virilité sèche et sans chaleur. Rigide et sans douceur. Presque froide, égoïste et calculatrice. Si cette vision des choses semble acceptable à un nombre plus ou moins large d’hommes – surtout les plus jeunes – elle n’en est pas moins un déni inconscient de quelque chose dont les hommes ont pourtant besoin. « Pour un peu de tendresse… » chantait mon compatriote Jacques Brel avec lucidité. De même, si l’homme n’était que cette créature égoïste et distante, comment expliquer les nombreux témoignages de professionnelles du sexe à propos de clients insistant pour toujours voir la même femme et parfois se contenter de quelques moments dans les bras l’un de l’autre sans la moindre prestation sexuelle ?

Cette idée du mâle sans tendresse, si elle plaît à certains mecs, je ne pense cependant pas qu’elle soit très populaire chez les femmes : que mes lectrices me contredisent si j’ai tort ! Mais qu’elles ne fassent pas non plus l’erreur de penser que je voudrais de l’homme qu’il ne soit que tendresse. Non, mon idée de la virilité implique qu’il soit simplement capable d’apprécier la tendresse exprimée et reçue, et cela à côté de toutes les qualités que l’on associe généralement avec la virilité : sincérité, force, confiance en soi, volonté, courage, accomplissements, etc. De mon point de vue, un homme incapable de tendresse me semble aussi peu attirant pour la gent féminine qu’un homme qui n’est capable que de cela.

J’ai eu mon propre chemin d’apprentissage de la tendresse. Je pense d’ailleurs que j’y suis toujours. Ce n’est que tard, dans la seconde moitié de ma vingtaine, que je m’y suis initié. Ayant grandi dans un environnement familial où les contacts physiques – à part les bises de bonjour et de bonne nuit – étaient inexistants, je n’avais pratiquement aucune sensibilité sur ce plan. Je n’étais pas quelqu’un de tactile du tout. J’étais incapable de faire un véritable câlin à mes copines. Je dis véritable car bien que je les aie prises dans mes bras, le cœur était absent de l’interaction. J’étais une incarnation parfaite du cliché américain mentionné plus haut. A vrai dire, j’en avais même un certain dédain, probablement inculqué malgré lui par mon père qui pouvait avoir des commentaires très durs à l’endroit d’hommes de son entourage qui se montraient parfois un peu trop tactiles avec lui, même s’il ne s’agissait que de simples contacts sur les épaules comme on peut en avoir dans une discussion entre potes. Ma mère étant la seule femme de la famille et elle-même ayant ses propres raisons de ne pas être très tactile avec nous, je suis longtemps resté étranger à tout un registre de sensations.



Ce n’est que ces dernières années, grâce à mon épouse surtout, que j’ai pu ouvrir une porte qui m’était jusque-là restée fermée. Hélas, je ne pense pas avoir été le seul dans cette situation. Je vois beaucoup de mes contemporains masculins qui restent étrangers à ce que peut leur apporter la tendresse. Quelle erreur… Depuis que j’ai découvert le panel de sensations que peut apporter une interaction tendre, il m’est à présent impossible de revenir en arrière. Il s’agit là de choses primitives et ancestrales. De quelque chose écrit dans nos veines, gravé dans notre héritage génétique. Le fait d’être dans les bras l’un de l’autre avec ma femme, sentir nos chaleurs corporelles respectives se mêler l’une à l’autre, humer son parfum et apprécier le contact de nos chairs pressées l’une contre l’autre ; c’est simplement une des plus belles sensations qui soient.

Quand je parle de choses ancestrales et primitives, c’est parce que je suis convaincu qu’avant la généralisation du chauffage central, le commun des mortels n’avait pas d’autres moyens – mis à part quelques piètres fourrures – de générer et conserver de la chaleur. Les paysans ont longtemps dormi avec leurs bêtes à proximité, afin de pouvoir bénéficier de la chaleur de celles-ci. Aussi, jusqu’au Moyen-Âge, ils dormaient le plus souvent nus les uns contre les autres dans une même couche afin de se tenir chaud. C’est l’Eglise qui, pour ne pas changer, parvint à imposer la chemise de nuit dans les chambres à coucher. Trêve de parenthèses historiques, je tenais juste à souligner que ce contact physique avec un corps familier est quelque chose de profondément ancré en nous. Nous en avions besoin. C’était un havre chaleureux et apaisant face à la nuit froide et pleine de terreurs. Aujourd’hui, cette contrainte matérielle a disparu. Mais au fond de nous, ces millénaires où nous n’avions que cela pour nous rassurer et nous protéger du froid de la nuit ont laissé une trace profonde et des impressions vivaces qui se réveillent au contact tendre avec un autre corps.

Livre de Lancelot du Lac, ~1401 (Bibliothèque Nationale de France). Si nous sommes là aujourd'hui, c'est peut-être parce qu'une femme a, quelque part au moyen-âge, arraché la vilaine chemise de nuit de son homme, qui sait?

À côté de l’élément historique de nos gènes, je suis également convaincu qu’il y a la réminiscence de nos premières années où les seuls moments où nous retrouvions un peu de cet âge d’or du ventre maternel étaient ceux que nous passions dans les bras de notre mère. Un bébé ne pouvant se déplacer seul, ses parents, même s’ils ne sont pas de nature tactile, doivent bien le prendre dans leur bras et le porter avec eux. Souvent, ces mêmes parents font alors preuve d’une tendresse inattendue avec leur enfant qui disparaît une fois que celui-ci grandit. « Mais enfin, tu n’es plus un bébé ! » les entendra-t-on dire à l’enfant qui vient quémander leur tendresse. Ce fut sans doute mon cas, même si je n’ai pas de souvenir exact d’un tel épisode. Toutefois, je comprends le désir des parents qui veulent par-là permettre à leurs enfants de devenir autonomes. Néanmoins, cela nécessite-t-il pour autant de bannir toute tendresse de la relation parent-enfant ? Je ne crois pas.

Enfin, la tendresse a quelque chose de profondément animal. A ce sujet, les mammifères pourraient presque nous donner des leçons tant la tendresse, chez un même groupe familial, est quelque chose de naturel. Même dans des situations anormales, des animaux peuvent survivre grâce à un peu de tendresse : c’est le cas d’un ours, d’un tigre et d’une lionne qui, gardés dès leur naissance dans la cave d’une habitation par un propriétaire peu scrupuleux, ont développés l’un avec l’autre une grande tendresse. Ils ont aujourd’hui été placés dans un centre spécialisé géré par une ONG américaine qui n’a pas voulu les séparer. L’image de tendresse entre ces représentants de trois des espèces les plus redoutées et les plus respectées par le genre humain parle pour elle-même :

Crédits Photos: Noah's Ark Animal Sanctuary

Le mode de vie que nous avons développé dans nos sociétés nous pousse à vouloir profiter de chaque instant pour être productif. Que devient dès lors pour le couple moderne un moment passé dans les bras l’un de l’autre, si ce n’est une perte de temps? Je pense pourtant qu’il faut pouvoir arrêter le temps. Laisser de côté les tracas et obligations quotidiennes pour pouvoir se plonger, de tout son être, dans un instant de tendresse partagé. Je parlais, dans un autre article, de havres de paix qui permettent de me connecter avec quelque chose qui m’est supérieur : un moment de tendresse partagé avec ma femme a exactement le même effet. Ensembles, nous créons ce havre. C’est grisant, énergisant et addictif.

Les hommes qui, par crainte de voir leur virilité menacée, se refusent à cet abandon dans l’autre font une grave erreur. Ils pensent ainsi échapper à une féminisation de leur être et s’illusionnent de la solidité de leur virilité puisque celle-ci semble échapper aux railleries d’autres mâles ignorants. Cependant, ils ne réalisent pas à quel point cela les rend en fait faibles et peu attirants aux yeux des femmes. Un homme qui donne trop d’importance à une certaine idée de virilité qui n’est pas de lui devient esclave de celle-ci. Et un tel homme est aisément manoeuvrable pour toute personne qui a compris comment en jouer.

L’homme qui, confiant dans sa virilité, n’hésite pas à afficher un côté sincèrement tendre avec ceux et celles qui lui sont chers, le voilà le vrai homme: accompli et heureux.

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