"Parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires pour le bonheur, les autres pour la tranquilité du corps, les autres pour la vie même." [Epicure]

mercredi 30 décembre 2015

Ceci n'est pas une relation ouverte

Crédits photo: grandparklara.com

Dernièrement, mon épouse est tombée sur un article de l'hebdomadaire bavarois Süddeutsche Zeitung Magazin proposant une plongée dans l’intimité d’une relation ouverte. Ou plutôt de ce qui est présenté comme une relation ouverte mais qui, de notre commune opinion, n’en est qu’un pauvre substitut.

L’entièreté de l’article est disponible ici (pour ceux qui ne maîtrisent pas la langue de Goethe, Google traduction sera votre ami : en anglais ou en français) mais tâchons de résumer de quoi ça parle :


Jelena (19 ans, née en Russie) et Paul (25 ans, né en Allemagne) font connaissance en boîte.
L’attraction est immédiate. Paul propose à Jelena de revenir chez lui. Elle accepte.
Ils n’attendront pas d’être arrivés à son appartement pour s’envoyer en l’air derrière une benne de chantier.
Le matin elle s’en va.
Il la retrouve alors qu’elle travaille au Subway. Mais elle a déjà un copain. Elle largue ce dernier pour Paul.
Mais Paul doit partir à Bali pour un voyage d’un mois planifié de longue date. À son retour, ils se promettent de délibérer sur l’avenir de leur relation. Là-bas, il saute une autre fille, mais c’est à Jelena qu’il pense. Cette dernière, la veille de son retour, téléphone à un autre mec pour baiser avec lui juste avant le retour de Paul.
À leurs retrouvailles, ils réalisent qu’ils s’aiment et qu’ils veulent être en couple. Ainsi commence leur histoire.
Mais peu après Jelena rencontre un prof de sport et baise avec lui à l’arrière de son van VW.
Elle raconte tout à Paul, qui est bien sûr furieux et blessé. Ils se promettent que ça n’arrivera plus.
Entretemps, ils ont un enfant, un petit garçon nommé Sascha. Après sa naissance, leur vie sexuelle disparaît car Jelena n’a plus envie. Elle se trouve moche.
Il faudra qu’elle croise un guitariste pour enfin retrouver goût à la vie et au sexe. Paul est bien entendu à nouveau furieux de ne pas être celui avec qui elle a brisé sa période d’abstinence.
Pour sauver les meubles, ils décident alors d’entamer une relation ouverte avec les règles suivantes :

  1. Avec les autres, seulement du sexe. Pas de sentiment
  2. Pas de partenaires provenant du cercle d’amis
  3. On se raconte absolument tout
Les deux y trouvent leur compte et chacun profite des possibilités offertes par la relation.
Jusqu’au jour où, à l’Oktoberfest, Paul embrasse pour rire un de ses amis, Max. Jelena fait alors de même et embrasse Max à son tour. Puis elle se rend compte qu’elle le veut. Par amitié pour Paul, Max refuse dans un premier temps. Ce refus échauffe d’avantage Jelena : maintenant elle le veut à tout prix. Finalement, il lui cédera.
Commence alors une drôle de relation où, malgré un plan à trois avec les deux hommes, Jelena ne sait plus où elle en est : si elle veut rester avec Paul ou bien aller avec Max. Elle mentira à Paul, ne lui dira pas tout. Au final, elle part avec Max. Mais, après deux mois, elle se rend compte qu’elle ne le veut que comme ami. Elle revient vers Paul.
Ils reprennent leur arrangement. Font un deuxième enfant, un garçon nommé Jonas.
Paul commence à voir d’autres filles. Il rend Jelena jalouse en ramenant ses maîtresses à une fête d’anniversaire où leur famille est présente. Cela fonctionne presque.
Entretemps, Jelena replonge dans ses hésitations après avoir rencontré Tobi. Elle ment de nouveau à Paul, hésite pour savoir si elle veut rester avec lui ou partir avec Tobi. Mais malgré tout elle reste avec Paul. C’est lui qu’elle veut à ses côtés quand elle sera vieille. Lui accepte la situation, malgré tout. Il a cessé de se battre. Est-il heureux ? Sont-ils heureux ? Nul ne le sait. Ainsi se conclut l’interview.

Ceci résumé, disons-le d’emblée : il est très regrettable qu’on présente cette relation comme une sorte d’archétype de relation ouverte… Car pour nous, ça n’est pas le cas.

En effet, toute relation sentimentale, dans son aspect positif, implique un élément indispensable qui est dramatiquement absent ici : le RESPECT. Et du respect découle la CONFIANCE, autre grande absente de cette relation.

Le début de cette relation ouverte est d’ailleurs vicié : ils font le choix de celle-ci comme remède de la dernière chance. Pour elle, il s’agit d’essayer de mettre un statut sur les pulsions et inépuisables besoins de validation qui l’assaillent. Pour lui, il s’agit de théoriser – et par là accepter – une situation qui sinon lui serait insupportable. Ils ne débutent pas cette relation ouverte parce qu’ils en ont sincèrement tous les deux envie, parce qu’ils ont la curiosité d’explorer leur sexualité et d’exploiter toutes les possibilités que leur jeunesse et leur beauté leur offrent… Non. Ils font le choix d’une relation ouverte car l’un des deux partenaires ne peut s’empêcher de tromper l’autre et ils tentent de trouver un cadre à cela.

Sauf qu’il semble que quel que soit le cadre choisi, Jelena va toujours unilatéralement aller au-delà. Une relation traditionnelle avec exclusivité? Malgré ses promesses, elle trompe Paul deux fois. Une relation ouverte avec des règles et un cadre définis? Elle gardera le caractère ouvert mais la plupart des règles voleront aux oubliettes.

Et les règles, justement, il en faut si l’on veut pouvoir combiner les avantages et la liberté d’une relation ouverte avec les bienfaits et la sécurité d’un projet familial à long-terme. Celles qu’ils s’étaient choisies sont fort semblables à celles que nous avons définies pour notre propre relation. Il s’agit de balises, de landmarks qu’on ne peut à aucun moment franchir car on trahirait là ce que nous avons de plus cher : notre relation à l’autre. Car quoiqu’il arrive, les priorités doivent être claires et établies. C’est la relation, les sentiments et la confiance qui nous lient, qui primeront avant tout. Il ne doit y avoir aucun doute là-dessus. Or chez Paul et Jelena, on a l’impression que Jelena suit ses pulsions sans trop se soucier des conséquences pour sa relation principale et que Paul, dès lors, sert juste de roue de secours.

Qu’on ne se méprenne pas sur notre propos : pour nous, Paul et Jelena portent une part égale de responsabilité dans le caractère foncièrement toxique de leur relation. Paul n’est pas moins coupable que Jelena : si cette relation le rend si malheureux, pourquoi reste-t-il avec elle? Dans la fable du scorpion et de la grenouille, nous avons toujours eu le même mépris à l’égard des deux personnages : l’un ne peut s’empêcher de faire du mal, l’autre est trop faible – ou trop stupide – pour s’en protéger.

Ce qui nous a chagrinés ici, c’est que cela soit présenté comme une sorte d’archétype de relation ouverte. Or, il s’agit juste d’un couple profondément dysfonctionnel. De notre point de vue, une relation ouverte part d’une curiosité commune pour la sexualité, d’une envie d’explorer et d’exploiter les possibilités offertes par le corps et le sexe. Il ne s’agit pas de tenter de mettre un cadre à une relation où la confiance et le respect sont absents. Car pour qu’une relation ouverte fonctionne dans la durée, ces deux éléments sont indispensables.

Et ça, visiblement, le journaliste ne l’a pas compris.

2 commentaires:

  1. Même si vous n'êtes pas d'accord, il s'agit d'une relation libre. On ne peut pas juger de la vie ou des actions d'autrui juste sur base d'un article de presse. Il y a peut-être beaucoup d'autres choses que le journaliste a ignoré, puisqu'en tant qu'homme il n'a considéré que le point de vue masculin. Difficile d'émettre un jugement quand le support initial est déjà biaisé en faveur d'une des deux parties.

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  2. Que l'article soit biaisé, c'est peut-être vrai. Que la réalité présentée ne soit pas aussi négative, c'est peut-être vrai aussi. Mais je suis parti de l'hypothèse que ce n'était pas le cas, car cette relation m'évoque d'autres cas similaires cités ça et là comme des relations ouvertes "exemplaires" alors que pour moi, ça n'en sont pas. Ou du moins, elles ne partent pas d'un désir sincère des deux partenaires de vivre une telle relation. Ici, l'un des deux le veut, et l'autre accepte faute de pouvoir imaginer mieux. Et au final, aucun ne semble vraiment y trouver son compte. Et ça, je trouve fort dommage.

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