"Parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires pour le bonheur, les autres pour la tranquilité du corps, les autres pour la vie même." [Epicure]

dimanche 29 mai 2016

Comment entame-t-on une relation ouverte?


Vénus, de Mélanie Le Grand, pour la série hEros. Crédits photos: labomel.fr

La première idée qui vient à l'esprit public lorsqu'on mentionne qu'une relation ou un mariage est « ouvert » est qu'il doit y avoir entre les deux partenaires une insatisfaction – une carence – qui les conduit à aller chercher vers l'extérieur ce qu'ils ne trouvent pas entre eux. C'est l'application quasi-automatique de ce préjugé qui amène des gens comme nous à la discrétion.

Comment, en effet, expliquer au commun des mortels qu'on peut entamer une relation ouverte quelques mois seulement après s'être mariés sans soulever les pires suspicions sur la nature de notre union? C'est ce que je vais essayer de faire ici.

Essayer, car il est difficile de retracer dans mes souvenirs les étapes qui nous ont amenés à la relation ouverte que nous avons aujourd'hui. Il y a bien sûr le point de départ « officiel », le franchissement du Rubicon: le fait que l'un des deux – moi, en l'occurrence – ait baisé avec une tierce personne. Mais ce point de départ n'est aussi que le point d'arrivée d'un processus antérieur beaucoup plus long et plus difficile à retracer.




Cela débute par des prérequis à mes yeux indispensables: une grande confiance et une profonde complicité dans la relation. Ces deux qualités nous donnaient la possibilité de plaisanter l'un envers l'autre vis-à-vis de tierces personnes; je me souviens questionnant de temps à autre celle qui allait être ma femme de ce qu'elle pensait de tel ou tel gaillard. Etait-il beau? Coucherait-elle avec lui? Et de ne pas me formaliser si la réponse était « oui » car simplement, j'avais moi aussi remarqué que le type en question devait probablement avoir un certain succès chez la gent féminine. Comparé à beaucoup d'hommes, je ne m'en sors pas trop mal sur le plan physique mais j'aime toujours (instinct de compétition?) voir qu'il existe meilleur que moi. Et ma compagne n'était pas en reste, puisqu'elle aimait également me questionner sur telle ou telle femme, me demandant si je la trouvais jolie, ce que j'aimerai lui faire sexuellement, etc. Et, idem, aucune vexation face aux réponses données. C'était un jeu, un moyen de fantasmer ensembles de voir le partenaire en pleine action avec une autre personne.

Petit-à-petit, ces insinuations ont probablement instillé l'idée d'un passage à l'acte dans nos esprits, même si à ce moment-là on n'avait jamais vraiment discuté le sujet ouvertement. Il ne manquait que l'occasion de le faire et celle-ci s'est présentée quand la boîte pour laquelle je bossais à l'époque m'a envoyé à Amsterdam en formation pour deux semaines. Cela ne faisait que quelques mois que nous étions mariés, que nous avions sanctionnés notre confiance et notre complicité au travers d'un serment qui, aux yeux de tous, impliquait également l'exclusivité totale des époux l'un envers l'autre. Mais comme je l'ai exprimé ailleurs, il y a le mariage tel que l'opinion publique le conçoit, et le mariage tel que les époux le conçoivent dans leur sphère intime.

En matière d'ouverture du champs sexuel, les femmes ont très souvent un rôle d'initiatrices. Pour ne pas déroger à cette règle, ce fut mon épouse qui me suggéra d'essayer de coucher avec une des participantes de la formation ou avec toute autre demoiselle que je serai amené à rencontrer. Pour cela, elle me recommanda également de ne pas porter mon alliance durant mon séjour, celle-ci faisant pourtant la fierté de mon annuaire!

Arrivé dans la capitale néerlandaise, je suivais néanmoins ses suggestions et laissais mon alliance au fond de ma valise, dans la chambre d'hôtel. L'hôtel en question mérite d'ailleurs une petite mention, puisqu'il se voulait jeune, branché et tendance, mais qu'en fin de compte, vu les infrastructures et les dimensions des chambres, je résumerai le concept comme un Formule1 pour hipsters. A la sortie des ascenseurs, on y trouvait néanmoins cette composition artistique sulfureuse, qui dépeignait ce qu'il se passait dans chaque chambre de l'établissement. Evidemment, dans une chambre sur trois de l'image (si pas une sur deux), c'est de sexe qu'il s'agit:


De quoi se mettre dans l'ambiance et l'idée d'une certaine licence sexuelle! Cependant, la formation se révèle plus intense que prévue et les participant(e)s, s'ils se retrouvent après les cours, le font toujours en groupe. De même, nous sommes en majorité des hommes et les quelques femmes présentes, à part peut-être une, n'éveillent pas grand chose chez moi. Il faudra attendre la veille du dernier jour pour que l'occasion se présente à moi. Je revenais d'être allé chercher mon repas du soir, étant fatigué du menu peu varié de l'établissement. Assise au bar de l'hôtel, une jeune blonde se retourne vers moi alors que j'entre dans le hall. Son regard me rappelle celui de certaines adolescentes qui dévorent littéralement des yeux un mec qu'elles trouvent attirant, n'ayant pas encore acquis la subtilité de leurs aînées dans la manifestation de leur désir. Je dois être un peu surpris et intimidé moi-même, car la première chose que je fais est d'aller m'installer à une table plus loin pour manger mon dîner. Une fois assis, je regrette aussitôt mon manque d'audace et de ne pas l'avoir invitée à venir s'installer avec moi: voilà un mâle plus âgé qui vient s'asseoir à ses côtés au bar et entame la discussion. Revient à moi un sentiment que j'avais presque oublié: la frustration de l'occasion manquée.

Je finis mon repas et repars dans ma chambre, les laissant discuter tous les deux. Après tout, j'ai une évaluation demain sur l'entièreté de la formation pour savoir si l'on peut oui ou non me donner l'accréditation qu'elle confère. Echouer cette épreuve signifierait que ma boîte a perdu son temps et son argent en me choisissant parmi les autres pour cette formation. Une fois revenu dans ma chambre, après dix minutes à passer la matière en revue, je bouillonne. Foutue frustration! Maudite couardise! Je ne veux pas rester sur un échec. Pas cette fois-ci! Au moins je veux savoir si l'autre gars a réussi son coup. Je veux l'entendre et le voir manoeuvrer pour au moins observer comment un mec peut, à partir d'une simple rencontre au bar d'un hôtel, ramener une inconnue dans sa chambre. J'attrape donc mes notes et mes syllabi et me voici revenu dans le lobby de l'hôtel. Le type et la fille sont toujours occupé à discuter au bar. Cette dernière me jette un coup d'oeil. Il y a toujours une lueur d'intérêt dans ses yeux. Tout n'est peut-être pas perdu! Je m'assois à une table pas loin d'eux, leur tournant le dos faute de mieux et, si je ne peux hélas pas voir ce qu'il se passe, je peux au moins entendre des brèves de conversation. Je tente de me concentrer sur mes révisions, tout en m'attendant à tout moment à les voir passer ensemble devant moi pour aller vers l'ascenseur.

J'entends alors le gars souhaiter bonne nuit à la jeune femme et prendre congé. Comment...?! L'ennemi bat en retraite?! Voilà une victoire inespérée et ce, sans coup férir! Vite! Une stratégie pour occuper le terrain... Je pourrais aller commander un truc au bar? Oui, comme ça, juste à côté d'elle, l'air de rien. Ca devrait marcher! Je me lève et abandonne mes cours sur la table pour aller vers le bar.

Mais je lui dis quoi? Cette question me vient quand je suis déjà à côté d'elle. Et merde. Voilà que je stresse en plus! Tiens, une question sur le stress, quelle excellente idée: « Hello, tu conseillerais quoi pour combattre le stress? » Et voilà, je viens vraiment de l'aborder avec ça. Elle se tourne vers moi, sourit et me dit qu'elle n'est pas sûre de comprendre. Je lui explique alors ce que je fais ici, l'évaluation de demain, la formation, le stress que ça me cause (excellente excuse pour ne pas mentionner le stress d'aborder une parfaite inconnue, chose que je n'avais plus ressentie depuis bien longtemps), etc. La discussion s'engage ainsi. Elle est originaire des Pays-Bas et je me détends au fur et à mesure que nous parlons. Cette fille me veut et semble prête à me pardonner ma couardise initiale et mon embarras stressé de début de conversation. Très bien, il est donc l'heure de passer à des choses plus physiques. Toujours crescendo: d'abord les mains, après les lèvres, ensuite le reste.

Je remarque deux jolies bagues sur sa main gauche. Je lui fais remarquer que celle avec des diamants est très jolie et lui touche la main au passage. Elle m'avoue qu'il s'agit de sa bague de fiançailles et que l'autre est son alliance (la mienne est toujours au fond de ma valise). Première mention de son mari dans la discussion, ce qui me laisse à penser qu'elle n'avait pas envie de le mentionner jusque-là car d'autres intentions motivaient sa conversation. Je m'en veux un peu de jouer à jeu inégal ici en ne révélant rien concernant mon propre mariage, mais je ne veux pas lui donner une deuxième source de culpabilité qui pourrait la détourner de ce qui va suivre. Au passage, je viens de prendre sa main, qu'elle laisse bien volontiers dans la mienne.

Main dans la main, nous parlons toujours. J'essaye de l'embrasser – une première fois – et termine sur sa joue. J'essaye de l'embrasser – une seconde fois – et termine sur ses lèvres. C'est un long et lent baiser. Une fois terminé, elle me regarde avec un désir honteux dans les yeux. Je ne sais plus si je l'ai embrassée à nouveau à partir de là. Je crois que oui. Je sais en revanche que j'ai pris un bref congé pour passer aux commodités et ensuite, quand je reviens, je l'invite à bouger vers des lieux plus intimes d'un simple « Shall we move? » Elle me suit. Dans mon bras gauche, mes cours, tandis que ma main droite se pose sur le bas de son dos alors que nous nous dirigeons vers les ascenseurs.

Dans l'ascenseur, alors que j'appuie sur le bouton de mon étage, les premiers remords de culpabilité la prennent. Elle me veut mais elle ne peut pas, ce n'est pas correct. Je la rassure, lui dit que tout est de ma faute, lui sort toutes les âneries sur les gens qui meurent frustrés de ne pas avoir assouvi leurs fantasmes et sur les arbres qui tombent sans faire de bruit dans les forêts désertes. Ca lui occupe l'esprit le temps d'arriver à ma chambre. Mes baisers font taire ses protestations le reste du temps.

Nous voici à l'intérieur. Son haut tombe. Son soutien-gorge aussi. Mes mains sur ses petits seins roses. Nous voici sur le lit. Ah, dernière hésitation de sa part. Elle ne peut vraiment pas, qu'elle me dit. Je m'écarte, attrape mon téléphone. Comme chaque soir, nous avions convenus avec mon épouse qu'elle m'appellerait sur la ligne directe de ma chambre aux environs de 22h30 et que dans le cas où j'étais « occupé » de la sorte, je devais la prévenir par texto que j'appellerai plus tard. Je prétexte à la jeune fille que je dois envoyer un message à un collègue pour demain et lui dit qu'elle a une minute – le temps que j'écrive mon message à ma femme – pour décider si elle veut partir ou rester. Et qu'après cette minute, sa décision sera définitive. J'écris tant bien que mal (mais plus mal que bien) un texto à mon épouse pour lui dire que je suis « occupé » et qu'on ne peut pas s'appeler maintenant. Je repose mon téléphone. Elle reste. Cette fois, elle ira jusqu'au bout sans plus jamais culpabiliser.

Je repars à l'assaut, lui déboutonne et retire son jeans. Ma main glisse sur son ventre, s'immisce jusqu'au creux de ses cuisses, écarte légèrement son tanga de dentelle noire, et mes doigts s'insèrent dans son intimité trempée, la faisant soupirer de plaisir. Je m'écarte, il est temps de passer aux choses plus sérieuses. J'enfile un préservatif et la pénètre alors qu'elle est encore sur le dos. Soit elle n'est pas expressive, soit je ne lui fais pas beaucoup d'effet car elle manifeste son plaisir uniquement par des soupirs (je suis habitué à des femmes plus vocales...). Je la retourne ensuite pour passer en levrette et c'est dans cette position que je finis par jouir, lui arrachant malgré tout un cri sur la note finale. Nous nous rhabillons, échangeons quelques mots et elle prend congé.

Je décroche alors le téléphone et appelle chez moi. Mon épouse décroche. Je lui raconte tout, dans l'ordre chronologique, en ne mentionnant la réalisation de l'acte qu'à l'instant du récit où il se déroule, soit la fin. Il lui faudra un moment pour digérer, tout comme cela sera le cas pour moi après sa « première fois » avec un autre homme. Le pire dans mon cas est que je suis à quelques centaines de kilomètres et vingt-quatre heures séparent encore nos retrouvailles. Mon épouse entend tout cela au téléphone et je ne suis pas là pour la prendre dans mes bras, la rassurer, lui rappeler qu'il n'y a qu'elle que j'aime; comme elle devra le faire avec moi quelques semaines plus tard après son passage à l'acte. Car quoiqu'on dise, on peut s'affirmer aussi libre et confiant que l'on veut, la confiance doit également pourvoir se réaffirmer dans de tels moments: il faut pouvoir se rassurer l'un l'autre de l'Amour et de l'exclusivité des sentiments que l'on se porte. Ne rien tenir pour acquis, mais réaffirmer ce que la relation signifie pour nous; rappeler la place prédominante que l'être aimé occupe dans nos vies. Ce sont pour nous des conditions indispensables pour profiter ensemble d'une relation ouverte.

Aujourd'hui, lorsque l'un d'entre nous part passer sa soirée avec un(e) amant(e), il nous arrive bien souvent de faire l'amour au retour, une fois partagé le récit de l'aventure avec la tierce personne qui éveille et titille nos appétits. Certes, la première fois pour celui qui n'était pas impliqué avait toujours été difficile à vivre, car cela jette toujours le doute sur la confiance et l'exclusivité des sentiments qu'on se porte. Aujourd'hui, on sait que l'on peut se permettre de coucher avec quelqu'un d'autre, sans que cette confiance et cet Amour soit remis en question. Mieux, se représenter le partenaire en action avec un(e) autre nous fait fantasmer et nourrit la flamme de nos désirs.

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