"Parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires pour le bonheur, les autres pour la tranquilité du corps, les autres pour la vie même." [Epicure]

jeudi 5 mai 2016

Pour un Art hédoniste

 'Desire', sculpture, Jeju Love Land, Corée du Sud

Depuis l’urinoir de Duchamp, l’Art a perdu ses codes. Il n’a plus de définition, ni de critère d’évaluation si ce n’est l’œil du spectateur et la vision de l’Artiste. Cela a donné lieu à une très grande liberté de création, engendrant le meilleur comme le pire. Hélas, c’est ce dernier qui semble avoir prédominé dernièrement.

(Cet article a été agrémenté d'images d'oeuvres qui, selon moi, s'inscrivent dans la vision que je défends ici. Libre à chacun de s'y retrouver ou non, je ne cite volontairement pas de noms dans mon article afin que chacun puisse penser aux artistes que lui évoque ce propos.)

En matière de vision de l’Artiste, souvent, la paresse triomphe et devant l’absence de codes, les artistes en sont à la performance minimale : quelque chose qui n’a pas encore été fait, servi avec un texte d’évocation prétentieux pour justifier une quelconque élévation intellectuelle. Mais derrière ces artifices qui visent à embrouiller la raison pour lui faire croire qu’elle fait face à quelque chose de profond, l’Âme reste exempte de la moindre sensation : l’œuvre à laquelle elle fait face, par ses qualités intrinsèques, ne lui parle souvent pas, pour la simple raison que l’Artiste lui-même n’y a pas mis de son Âme en la réalisant. Et la litanie emphatique qui accompagne l’œuvre n’évoquera rien non plus, si ce n’est un assemblage de mots pompeux et de comparaisons douteuses. La prétention à parler à l’esprit est donc vaine pour beaucoup d’œuvres : il s’agit de tristes escroqueries qui se prétendent plus qu’elles ne sont.

 Peinture: 'L'empire des Lumières', peinture de René Magritte, Musée Magritte, Bruxelles.

Quant à l’œil du spectateur, il s’agira de la réaction de ce dernier à l’œuvre. Ici aussi, la paresse peut dominer : on s’en tient volontiers à juste avoir sa raison et ses sens embrouillés face à quelque chose d’inhabituel servi avec un texte qui semble hautement réfléchi et profond. Mais qu’en est-il de nos sens et de notre Âme nus devant l’œuvre elle-même, sans la moindre aide scripturale pour tenter d’en apprécier la pleine valeur? Ici encore, on s’en tient à la performance minimum. On laisse également le biais de l’effet social nous dominer : on a lu que tel ou tel spécialiste acclamait l’œuvre, alors on se dit que c’est de bon ton de faire de même et on n’ose pas penser par soi-même, apprécier et évaluer par soi-même; surtout quand cela nous amène à ne voir qu’une pitoyable vacuité créatrice qui tente d’être plus qu’elle n’est.

Les processus créatifs relevant du mystère de chaque Artiste, je ne m’essayerai pas à donner une manière particulière de faire, aimant la liberté qui règne à ce niveau, même si comme je l’ai déploré plus haut, cela peut mener à une certaine paresse créatrice pour beaucoup.

Tenons-nous en au panel de réactions que l’on peut susciter chez le spectateur. J’ai parlé d’une raison confuse et perturbée, qui est souvent ce à quoi les artistes se limitent. J’ai également mentionné l’Âme, qui sera touchée par une œuvre dotée de qualité subtile et intime que partage l’individu auquel elle appartient. C’est à mon sens le niveau suprême, mais aussi le plus rare et le plus difficile à atteindre, puisqu’il dépend de chaque individu pris isolément. On peut bien sûr tenter d’utiliser des évocations issus de l’inconscient collectif pour avoir accès à l’âme d’un plus grand nombre, mais encore pour cela faut-il comprendre de quoi cet inconscient collectif est composé et la nature de l’esprit du temps qui le façonne. Enfin, nous avons les sens et les émotions.

Architecture: Siège du Conseil Européen, par Philippe Samyn. Il déclarait la semaine passée à Victoire: "Je fais tout ce que je peux pour que ce bâtiment soit joyeux. Faire un bâtiment qui est un palais de présidence joyeux, plutôt que stijf, ça a l’air de marcher grâce aux polychromies de George Meurant. Il suffit de voir la tête des gens quand ils arrivent dans l’ascenseur, elle s’illumine." (Crédits photos: Samyn and Partners)

L’Art doit à mon sens débuter par là avant de prétendre s’élever à des sphères plus élevées : les sens et les émotions. Certaines performances acclamées ont été réalisées à ce niveau, en se limitant souvent au fait de « choquer, interpeller, sensibiliser, etc. ». À l’heure actuelle, ce panel émotif est surinvesti de toute part : le mur de votre réseau social préféré est rempli de gens qui tentent de faire de même. L’Art ne doit pas servir à soutenir à une cause politique ou idéologique, car à part de très rares exceptions, la politique et l’idéologie sont dans le négatif et la destruction. C’est donc à ce niveau que sont ramenées nos émotions. Et selon certains milieux artistiques, il est apparemment plus glorieux de s’en tenir à ça plutôt que de jouer dans le pôle inverse, celui des émotions positives.

Je désapprouve complètement cette dernière position. En termes de sens et d’émotion, une œuvre d’art a pour moi de la valeur si elle est dans le registre de l’énergie positive : la joie, la chaleur, le rire, l’enfance, la beauté, l’amour, l’inspiration, la jeunesse, etc. Une œuvre qui nous ramène par exemple en enfance a une valeur très forte, car elle défie le temps et s’adresse aux recoins oubliés de notre mémoire. Une œuvre d’art qui suscite une joie renouvelée est à mon sens bien plus forte que sa contrepartie suscitant la tristesse, car les sentiments négatifs ont une longévité naturellement supérieure aux émotions positives.

Musique: Giuseppe Verdi (1813 - 1901), l'homme qui ne souriait pas mais qui avait le rire dans les yeux. On écoutera 'La Donna è Mobile' pour se rendre compte que c'est la joie de vivre même qu'il mettait dans sa musique.

Il y a cette autre croyance bien ancrée dans certains milieux artistiques : celle que l’Art peut s’exprimer en complète déconnexion de son environnement immédiat. Je pense qu’il s’agit là d’une autre orientation erronée, étant donné que rien, dans notre monde, ne peut exister complètement séparé de ce qui l’entoure, à commencer par nous, êtres profondément sociaux. L’organisation de certains musées trahit bien cette fâcheuse tendance : les œuvres sont alignées les unes à côté des autres dans un environnement aussi neutre que possible, alors que souvent, l’environnement lui-même est partie intégrante de l’œuvre. Ces œuvres accrochées aux murs les unes à la suite des autres sont donc comme autant de trophées de chasse: la vie les a quittées.

Un Art qui s’intègre au quotidien et le magnifie est un rare accomplissement, puisque là encore la paresse et la négativité dominent et on s’en tient aux « sensibiliser, questionner, interpeller, etc. » et autres termes militants qui sonnent bien dans les dossiers pour décrocher des subsides publiques. Mais prenons le cas d’une plaine de jeux réalisée et pensée par un artiste, véritablement originale et orientée pour le seul plaisir des enfants. Cela sera-t-il seulement considéré comme une œuvre d’art par les milieux artistiques établis? On peut sérieusement en douter. Pourtant, l’émotion et les plaisirs suscités par cette œuvre chez la ribambelle de gamins – tels autant de petits spectateurs – qui vont l’utiliser seront certainement bien plus forts et durables que ce à quoi une majorité d’autres créations peut prétendre.

Sculpture: Au carrefour des Quatre Bras, à l'est de Bruxelles. Je ne connais pas l'artiste, mais cette famille d'escargots qui grimpe sur cet immeuble moche m'a toujours mis de bonne humeur. 

L’Art utilitaire? Les milieux établis ont ça en horreur. Et pourtant… Pourquoi l’Art devrait-il se limiter à adresser la seule raison en délaissant les sens et les usages de la vie quotidienne? Pourquoi la réflexion est seule mobilisée quand notre panel de sensations est si large? J’en appelle à un Art hédoniste, destiné à apporter une énergie joyeuse, inspirer le plaisir et s’adresser à l’entièreté de l’Être et de la société. Bien sûr, l'Art ne doit pas se limiter à ça. Mais un tel courant est encore trop sous-représenté et l'imposture des milieux établis bien trop visible.

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